Beethoven (1770-1827) : 9ème Symphonie


C’est le 7 mai 1824, au Théâtre de la Cour impériale de Vienne qu’est exécutée pour la première fois la 9ème Symphonie. Beethoven, le dos au public, est censé, selon l’annonce officielle, «prendre part à la conduite de l’orchestre» aux côtés du Chef. En réalité, enfermé dans sa surdité, il n’entend même pas les ovations enthousiastes qui saluent le Finale. Une des solistes doit l’inciter à se retourner pour qu’il prenne conscience de l’ampleur du succès.

Il a encore trois ans à vivre, qui, certes, seront remplis de nouvelles compositions et de nouveaux projets. Mais cette oeuvre tient une «place exceptionnellement centrale» dans la vie et l’oeuvre de son auteur par «l’effort de création synthétique» (Massin) qu’elle manifeste.

En effet, cette symphonie est née de la convergence de plusieurs projets d’abord indépendants et parfois fort anciens : dès 1792, à 22 ans, il veut mettre en musique «l’Ode à la Joie» de Schiller ; en 1795, il se passionne pour un thème musical, qui finalement portera le texte de Schiller dans la 9ème. En 1807, il projette une oeuvre où s’uniraient orchestre et voix ; en 1812, il décide de composer une 9ème symphonie en ré mineur. Dans les années suivantes, ces quatre projets vont progressivement fusionner, pour aboutir à une oeuvre d’un type radicalement nouveau : une symphonie avec choeur et solistes !

Sa tonalité dominante, ré mineur, exprime bien un sentiment tragique, tragique de la condition humaine, minée par la souffrance, la violence et la mort ; tragique aussi de la vie de Beethoven, profondément blessé par son infirmité, par la maladie et par ses échecs sentimentaux. Mais cette tonalité est progressivement supplantée par le ré majeur qui, en particulier dans le finale, manifeste le triomphe de la Joie et la victoire de la vie.

Conformément au modèle classique, issu de Haydn et Mozart, elle est composée de quatre mouvements. Le premier (
allegro) commence par une introduction interrogative et mystérieuse, puis développe progressivement des thèmes qui évoquent à la fois «le destin qui frappe à la porte», comme disait Beethoven à propos du début de la 5ème symphonie, et l’inquiétude exprimée par le mode mineur. Le second mouvement (molto vivace) maintient ce climat soucieux, mais laisse entrevoir une première approche de la Joie. Dans le troisième mouvement (adagio), le lyrisme des phrases musicales apporte aussi un certain apaisement, et une éclaircie heureuse est nettement suggérée.

L’immense quatrième et dernier mouvement commence par une partie orchestrale qui fait alterner un récitatif de basses et des dissonances stridentes, avant l’apparition du thème musical de la Joie avec ses variations. C’est alors (2ème partie) que successivement puis ensemble, les solistes et le choeur, accompagnés par l’orchestre, entonnent le fameux Hymne. Celui-ci, en fait, n’est pas exactement le texte de «l’Ode à la Joie» de Schiller. Beethoven en a écarté notamment les allusions politiques et sociales, que la censure autrichienne n’aurait pas tolérées. D’ailleurs, c’est une «Ode à la liberté» que Schiller lui-même avait écrite initialement, et qui est devenue «Ode à la Joie», afin de contourner la censure allemande, pour qui la liberté avait des relents subversifs ! Quant à «L’Hymne à la Joie» de Beethoven, il se déploie avec une jubilation croissante, passant progressivement «de l’adoration religieuse, à la fête populaire, pour s’achever en une bacchanale échevelée» (Massin)

Ainsi se conclut cette oeuvre monumentale : comme une réponse triomphale, en ré majeur, aux interrogations tragiques du premier mouvement. «La joie est une conquête, une guerre contre la douleur» écrit Romain Rolland à propos de ce finale. Elle exprime et synthétise magistralement toutes les aspirations qui animent l’ensemble de la vie et de l’oeuvre de Beethoven : la fraternité évangélique, l’optimisme humaniste et progressiste des Lumières et l’exaltation romantique des sentiments héroïques.


B. Dumoulin


Source principale : Ludwig van Beethoven de J. et B. Massin, Éd. Fayard

Texte tiré du programme du concert à Clermont-Ferrand


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