Benjamin Britten (1913-1976) : L'oeuvre chorale


Occupant une place essentielle dans une production par ailleurs considérable, l'oeuvre chorale de Benjamin Britten, placée en général sous le signe d'une concision et d'une économie de moyens caractéristiques du compositeur, ne regroupe pas moins d'une quarantaine d'ouvrages parmi lesquels abondent des pièces d'une relative brièveté. Créées souvent sur commande ou à l'ocasion d'un anniversaire, d'une fête religieuse, ces oeuvres témoignent d'une attention particulière portée à la pratique chorale et d'une préoccupation constante pour les exécutants, usant de moyens simples pour mettre les voix parfaitement en valeur, comme l'illustrent parfaitement les deux oeuvres décrites ici.


Rejoice in the Lamb


Lorsqu'en 1943 Walter Hussey, pasteur de la St Matthew's Church de Northampton, lui propose de composer un motet de célébration à l'occasion du 50e anniversaire de l'église, Britten accepte la commande, déclinant toute rémunération, et suggérant, dans sa réponse à Hussey, "une pièce allègre (lively) pour l'occasion".

Le texte que Britten choisit alors de mettre en musique avait semble-t-il été porté à sa connaissance par son ami et collaborateur de longue date, le poète W. H. Auden, lors d'une rencontre aux États-Unis durant la guerre. Composé au XVIIIe siècle par Christopher Smart (1722-1771), ce poème intitulé
Jubilate agno n'avait été publié qu'en 1939, après la découverte du manuscrit à Suffolk.

Érudit, poète, homme d'esprit, Christopher Smart fut frappé, dès 1756, d'une "manie religieuse" incontrôlable qui l'amena à être interné dans un asile d'aliénés durant les sept années qui suivirent, avant d'être libéré pour achever son existence, ignoré de tous, dans une prison pour dettes. C'est lors de son internement qu'il composa probablement quelques-unes de ses pages les plus marquantes, tout entières traversées par la vision d'une présence divine qui transparaît en tout être et en toute chose, dans la construction d'un microcosme dont chaque élément participe d'un seul grand dessein. Le
Jubilate agno, écrit durant cette période, célèbre ainsi l'omniprésence de Dieu – autant chez l'homme que l'animal, le chat que la souris, les lettres, les fleurs, les instruments et les sons – tout en constituant de manière poignante un témoignage de l'existence, des pensées et des souffrances du poète au cours de ses années d'internement.

Britten sélectionna et organisa en dix brèves sections quelques-uns des plus beaux passages de ce texte long et décousu, parmi lesquels on retrouve les lignes les plus fameuses du poème, consacrées par Smart à son chat Jeoffrey, son unique véritable compagnon au coeur de la folie. Britten sut adapter des équivalents musicaux très mobiles à la rapidité des images enchaînées par le poème, tout en conservant une parfaite unité de conception, et laissant transparaître une influence nouvelle chez le compositeur, celle de Purcell, auquel les notes pointées de l'
Alleluia font référence. Répondant avec beaucoup d'originalité aux talents individuels – soprano garçon, alto, ténor, basse solistes – qu'il avait découvert dans le choeur de l'église de St Matthew, Britten, en créant cette cantate de fête le 21 septembre 1943, donna naissance à un style de composition ecclésiastique d'une beaucoup plus grande liberté.

Missa Brevis


Ayant entendu, à Noël 1958, le choeur d'enfants de la cathédrale de Westminster chanter sous la direction de George Malcolm la Ceremony of Carols qu'il avait composée six ans auparavant, Britten fut si impressionné par la qualité de leurs voix qu'il voulut écrire une pièce à leur intention. Alors que l'affirmation même de son génie est liée à sa rencontre avec la voix humaine, Britten avait développé, dans son intérêt pour les voix d'enfants, une sonorité à l'état pur à l'opposé du traitement vocal qui avait prévalu dans la tradition britanique de l'oratorio depuis des compositeurs comme Edward Elgar dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Tel était également le type de sonorités recherchées par Malcolm pour son choeur, auquel la Missa Brevis fut dédiée.

Écrite à l'origine pour des voix de jeunes garçons divisées en trois groupes, mais présentée par la Psallette dans sa version pour voix de femmes et orgue, l'oeuvre de Britten omet le
Credo, chanté ici par la congrégation. Au Kyrie, dont l'appel passionné à la miséricorde passe tout d'abord d'un registre à l'autre pour se répéter en harmonie, succède un Gloria à la métrique irrégulière qui accentue l'insouciante envolée des voix. Évoquant pour certains l'ensemble des cloches de la chrétienté, le Sanctus, dans son exclamation de joie exultante traitée en canon, ouvre comme une parenthèse avec le Benedictus, chanté par les solistes, avant de conduire à l'Agnus Dei final dont le rythme plaintif sous-entend une inquiétude latente qui ne sera levée que sur le murmure de l'ultime invocation.


Notes d'après Michel Fleury, dans Guide de la musique sacrée et chorale profane, de 1750 à nos jours, Librairie Fayard, 1993 ; Martin Neary, introduction pour Sony Music Ent. Inc, 1997 ; W.A. Chislett and K. Horner, introduction pour Emi Records Ltd, 1987 ; Robert M. Adams, dans The Norton Anthology of English Literature, WW Norton & Co, 1979.



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