Arthur Honegger (1892-1955) – le Roi David


Le Roi David
, psaume symphonique en trois parties d'après le drame de René Morax constitua la percée décisive d'Arthur Honegger en terre romande. D'origine alémanique, né au Havre, de culture et de langue française, Honegger ne possédait aucune attache familiale avec la Suisse romande. S'il fait pourtant partie intégrante du paysage culturel romand, c'est essentiellement grâce à quatre personnalités importantes : René Morax et Ernest Ansermet tout d'abord, Denis de Rougemont et William Aguet plus tard.

«Je n'en vois qu'un qui puisse vous faire cela, c'est Arthur Honegger» : c'est en ces termes catégoriques qu'Ernest Ansermet recommande le jeune compositeur, alors âgé de 29 ans et encore presque inconnu en Suisse, au poète vaudois René Morax. Ce dernier avait créé en 1903 le Théâtre du Jorat, en pleine campagne, à Mézières, pour y monter des pièces de sa façon d'inspiration populaire, patriotique ou légendaire dont la musique était confiée à des compositeurs du cru. Lorsqu'après la première guerre mondiale René Morax décide de rouvrir son Théâtre au public, il choisit de concevoir pour la première fois un drame biblique évoquant la vie du berger David devenu roi d'Israël : le texte est achevé en décembre 1920, mais devant la brièveté des délais impartis – la création doit avoir lieu en juin ! – les compositeurs contactés se récusent. C'est alors que René Morax demande conseil à Ernest Ansermet, puis à Igor Stravinsky, lequel d'emblée confirme le verdict d'Ansermet.

Sans même avoir lu le drame de Morax, Honegger se lance dans la grande aventure. Bien plus tard, il confiera : «Sans bien apprécier l'importance du travail qui m'était confié, j'acceptai avec plaisir, le sujet convenant parfaitement au "biblique" que je suis … ». L'une des difficultés majeures consistait à trouver l'équilibre entre la masse chorale de cent choristes et l'ensemble instrumental de 17 musiciens seulement (dont un seul instrument à cordes) qui lui étaient imposés ! Stravinsky, consulté, donnera à Honegger un conseil qui est un modèle de bon sens : «C'est très simple … Faites comme si vous aviez voulu cet ensemble, et composez pour cent chanteurs et dix-sept instrumentistes». Honegger commentera plus tard : «Cela paraît très simple, mais par cette seule réponse, j'ai reçu une excellente leçon de composition : ne jamais considérer les données comme une chose imposée, mais au contraire comme une tâche personnelle, comme une nécessité intérieure». Honegger achèvera sa composition en deux mois, et son orchestration un mois plus tard, le 20 mai, avant de diriger lui-même la première triomphale du 11 juin 1921.


L'oeuvre


Retraçant tout l'arc de la vie de David, le psaume symphonique se compose de trois parties, "David, berger, chef et conducteur d'armée", "David roi" et "David, roi et prophète" – la seconde partie, bien plus courte que les deux autres, culminant dans la fresque grandiose de la Danse devant l'arche, et marquant ainsi, dans une composition en triptyque, le contraste entre la première partie de caractère païen et la dernière, d'inspiration chrétienne.

Partant de la version originale de Mézières – en fait une musique de scène insérée dans un spectacle de plus de 4 heures comportant de multiples rôles parlés – René Morax avait réécrit et condensé son texte, tout en conservant la musique d'origine dont les morceaux étaient désormais reliés par la narration d'un récitant. Présentée tout d'abord dans la formation instrumentale d'origine, cette version de concert fut ensuite réinstrumentée par Honegger pour une grande formation symphonique.

Le Roi David ressemble étonnamment aux oratorios du XVIIIe par la nature des éléments mis en oeuvre. À Jean Cocteau qui lui avait d'ailleurs reproché son adhésion à une tradition agonisante, Honegger avait répondu : «Il me paraît indispensable, pour aller de l'avant, d'être solidement rattaché à ce qui nous précède. Il ne faut pas rompre le lien de la tradition musicale. Une branche séparée du tronc meurt vite». De fait, les éléments "traditionnels" sont traités ici avec une concision inaccoutumée et une différence essentielle en ce qui concerne le récit, parlé et non plus chanté, avec pour conséquence une accélération considérable du rythme de l'action et une succession vertigineuse de péripéties. C'est à la musique qu'il revient de fixer ces instants à l'aide de formules lapidaires et saisissantes, par lesquelles Honegger a su marquer de manière magistrale le passage instantané de la jubilatioon à l'accablement, de la paix à la guerre, de la gloire à la défaite.


D'après Arthur Honegger, de Harry Halbreich, Librairie Fayard, 1992, et Arthur Honegger, du même auteur, Éditions Slatkine, 1995



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