Un programme autour de Stravinsky et Ramuz


En 1915, pour se mettre à l'abri de la tourmente qui sévit sur l'Europe, Stravinsky s'installe pour plusieurs années dans le canton de Vaud. C'est là qu'il rencontre Ramuz, et se lie d'amitié avec lui. De leur fructueuse collaboration naîtront plusieurs oeuvres :
Pribaoutki, Renard, Noces et Histoire du Soldat. Ce sont ces oeuvres que la Psallette de Genève et l'Orchestre du Festival Amadeus, sous la direction de Laurent Gay, ont présenté à Genève les 22 et 25 janvier 1998.

Ramuz raconte sa première rencontre avec Stravinsky, lorsque celui-ci lui est amené par Ansermet :
« Aucune discussion artistique ou esthétique, si je me rappelle bien ; mais je revois votre sourire devant le verre plein, le pain qu'on apportait, la chopine fédérale ... J'ai lié connaissance avec vous dans et par l'espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus "humbles" comme on dit, et en tous cas les plus élémentaires ... Je vous regardais bien dans votre corps sur cette terrasse de la Crochettaz, et vous représentiez déjà pour moi cette chose rare qu'est un homme au sens plein du mot ... : un raffiné et en même temps un primitif, ... capable des combinaisons de l'esprit les plus compliquées et en même temps des réactions les plus spontanées et les plus directes.»

Ramuz adapte en français les textes russes écrits ou choisis par Stravinsky. Il évoque le difficile passage du russe au français :
«... les difficultés n'étaient pas petites et eussent fourni matière à d'interminables discussions. Elles n'ont pourtant jamais été longues entre nous. Une espèce d'accord intime et préalable y présidait ... »

Renard


C'est à l'occasion de Renard que les deux hommes commencent à collaborer. L'argument de cette histoire burlesque est un épisode du Roman de Renart. Il présente les aventures de M'sieur Coq, orgueilleux, vain, et surtout stupide au point de se laisser prendre aux balivernes de son ennemi le renard. Celui-ci sera bien sûr puni de ses méfaits, griffé, mordu et lapidé par la gent animale. Stravinsky avait imaginé une représentation scénique avec bouffons, danseurs et acrobates, et le texte était confié à un quatuor vocal masculin intégré dans l'orchestre.

Noces


Ramuz décrit malicieusement Stravinsky composant dans les combles de sa maison de Morges «une musique chaque jour plus agressive et plus bruyante, moins faite chaque jour pour mériter son nom auprès des braves gens ... qui ne la concevaient guère que "douce" comme ils disaient ou "harmonieuse" comme ils disaient encore».

Le sujet de
Noces tient tout entier dans les préparatifs affairés d'une cérémonie de mariage chez des paysans russes, avec, pour épilogue, la scène de bombance traditionnelle. Les personnages sont les fiancés, leurs parents, et la foule des oncles, tantes, cousins, amis, voisins, accourus à la fête.

Au début la fiancée se lamente
«sur la perte de ses tresses, signifiant la fin de sa virginité». Puis interviennent «les amis de noce, le père et la mère puis tous les autres personnages à la fois ... La gausserie se met de la partie, les plaisanteries vont leur train», avant l'invocation à la Vierge et aux Saints.

Le quatrième et dernier tableau, le plus développé, commence par le repas de noces :
«Ils mangeaient, buvaient et chantaient tout à la fois, dans une magnifique confusion, qui n'en avait d'ailleurs que l'apparence parce que dessous, soutenant tout le système, régnait le plus minutieux calcul ... Le texte, cependant, ne manquait pas non plus de précisions :
... aime bien ta femme
aime la comme ton âme
tremble la comme un prunier ...
Il ne manquait même pas à la scène le vieil ivrogne de chez nous ... »
Et finalement, la porte de la chambre se referme sur les mariés.

Histoire du Soldat


L'idée de Stravinsky et Ramuz est de créer une histoire simple, qui sera "lue, jouée et dansée" dans un théâtre ambulant qui pourra aller distraire le public jusque dans les villages.

Ils ont choisi un conte populaire russe, que Ramuz adapte en français. C'est l'histoire d'un pauvre soldat qui joue du violon sur le chemin du retour au village. Il rencontre le diable, avec qui il échange violon contre richesse. Mais, découvrant qu'il lui manque l'essentiel, il préfère redevenir pauvre soldat. Ayant réussi à reprendre le violon au diable, il charme une languissante princesse. Devenu prince, mais toujours insatisfait, il veut revoir son village natal. Mais "un bonheur est tout le bonheur , deux, c'est comme s'ils n'existaient pas". Le pauvre soldat a tout perdu et le diable triomphe.

Le récitant et les trois personnages sont accompagnés d'un singulier petit orchestre avec trombone, contrebasse, violon, basson, batterie, piston et clarinette. "Cette fois il n'est plus question de chansons russes. Une marche d'allure bonnasse, avec des relents de sonnerie militaire, voisine avec une autre marche s'inspirant de paso-doble espagnol ; une valse d'origine viennoise, un tango argentin, un rag time américain défilent côte à côte. Le miracle est dans l'unité de style obtenue avec toutes ces formes disparates".

D'après "Stravinsky", de Robert Siohan, collection Solfèges, Seuil, 1982.
Les textes en italique sont extraits de "Souvenirs sur Igor Stravinsky" de Ramuz, Séquences, édition 1997.



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